« Si l’inceste est interdit, un tabou, dans toutes les sociétés humaines, c’est parce qu’il réunit des personnes que l’on considère comme « trop semblables » : elles ont en commun des composantes essentielles de leur être, qu’elles soient physiques − le sperme, le sang, le lait ou la chair − ou immatérielles − l’âme ou le nom » rappelle l’anthropologue Maurice Godelier.

L’anthropologue états-unienne Margaret Mead, publie en 1935, Mœurs et sexualité en Océanie. Elle relate ses observations de trois peuples océaniens. Le sujet principal de l’étude n’est pas l’inceste. Elle examine les tabous sexuels de manière générale et alimentaire ainsi que leurs conséquences sur les relations entre hommes et femmes. À partir de l’observation de trois peuples océaniens, elle détermine que les traits de personnalité ou tempérament des hommes et des femmes varient en fonction des sociétés, de leurs valeurs et des systèmes d’éducation.

Elle s’intéresse à la prohibition de l’inceste chez ces trois peuples. Par exemple, chez les Arapesh, peuple aux mœurs douces et pacifiques, se marier avec sa sœur, c’est se priver d’un beau-frère avec lequel aller à la chasse, et donc de gros gibiers pouvant nourrir la famille / la tribu plusieurs jours.

Mead relate chez les samoans le cas de cousin.e.s qui ont une relation connue du village et acceptée. Cependant, un amoureux éconduit par la jeune fille dénonce la relation. Le cousin qui avait une relation avec sa cousine se suicide. Cela montre que c’est la dénonciation, et la perturbation de l’ordre social qu’elle entraîne, qui pose problème.

Selon l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss (1908-2009), l’interdit de l’inceste astreint le groupe familial à la réalisation d’échanges avec d’autres groupes de populations que le sien. Ces échanges et alliances doivent assurer la paix sociale et la survie du groupe.

C’est « la démarche fondamentale dans laquelle s’accomplit le passage de la nature à la culture » (Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton, 1967 (2e éd.)) [première éd. en 1949].

De plus, la multiplication des unions avec des personnes apparentées entraine une fermeture sur soi-même, et développerait la haine d’autrui.

La prohibition de l’inceste a pour objectif l’échange, la coopération et l’accroissement des relations sociales, et permettrait, par conséquent, la limitation des guerres. C’est pourquoi c’est un invariant, un universel. Claude Lévi-Strauss pense que la prohibition de l’inceste permet le passage de la nature à la culture, se référant ainsi à une vision progressiste de l’histoire humaine.

N.B. : L’anthropologie a donné plusieurs explications de ce passage (présence de l’écriture, développement de l’agriculture, i.e.)

Françoise Héritier, dans Les deux sœurs et leur mère (1994), analyse la prohibition de l’inceste comme une forme d’organisation du groupe et distingue deux formes d’inceste :

• L’inceste du premier type est le plus connu. Il prohibe les relations sexuelles entre parents et enfants, frères et sœurs, cousins, oncles et nièces, etc. Il regroupe l’interdiction des relations sexuelles entre consanguins et apparentés.

• L’inceste du deuxième type est « la prohibition des rapports sexuels qui mettent en contact des consanguins par l’intermédiaire d’un partenaire commun » (p. 9). L’anthropologue cite « plusieurs variantes de l’inceste du deuxième type : un homme avec deux sœurs, deux frères avec deux sœurs, un homme avec la fille de son épouse – l’identité de substance est entre la mère et sa fille -, ou systématiquement, une femme avec deux frères, une femme avec le fils de son époux, etc. » (p. 29). Cette prohibition de l’inceste du deuxième type incite à « nouer des alliances avec le plus de partenaires possible, donc à ne pas renouveler immédiatement une alliance matrimoniale déjà établie » (p. 23).

L’importance de l’inceste du deuxième type varie d’une société à l’autre. Il est d’ailleurs partiellement présent en France. En effet, nous réprouvons au nom des bonnes mœurs les rapports sexuels entre un homme qui fut le beau-père d’une jeune fille, même devenue majeure, mais nous admettons qu’une femme puisse avoir des relations sexuelles avec un ancien partenaire d’une de ses sœurs. Avant la loi de 1975, belles-sœurs et beaux-frères ne pouvaient s’épouser. La conception de l’inceste du deuxième type peut par conséquent varier dans l’espace et dans le temps.

Maurice Godelier fait un bilan, dans ce petit livre paru en 2021, de la recherche sur les systèmes de parenté, de la régulation sociale de la sexualité, et de l’inceste. Qui est considéré comme père ? Comme mère ? Comme frère ? Comme sœur ? Pour illustration, dans plusieurs société africaines, les oncles et tantes sont considérés comme des pères et mères. Il estime que l’inceste est asocial. Il détruit les rapports d’autorité et de solidarité entre les individus.

L’interdit de l’inceste consiste donc à ne pas s’unir avec ceux qui nous sont trop semblables.

Problèmes des théories classiques de l’inceste

  • L’inceste dans l’anthropologie classique est vu comme une sexualité (interdite) et non comme une violence.
  • Le tabou ne porte sur l’inceste en lui-même, mais sur le fait de ne pas dire l’inceste. Un universel universellement non respecté.